et-devant-moi-le-monde joyce-maynard-2014

 Il y a deux ans, lors du précédent Festival América, j'ai découvert Joyce Maynard, dans le cadre d'un débat sur J.D. Salinger. A l'âge de 18 ans, elle a entretenu une correspondance avec l'écrivain, avant de venir habiter avec lui pendant une année. Cette expérience est relatée dans son autobiographie, Et devant moi, le monde que j'avais achetée à ce moment là...

J'ai profité du Mois américain pour - enfin- le lire.

america

Le moins qu'on puisse dire c'est que la vie de Joyce Maynard est atypique et digne d'un roman. Son père était peintre et alcoolique, sa mère n'a jamais réussi à enseigner comme elle l'aurait souhaité. Elle va donc faire en sorte que l'éducation de ses deux filles soit la plus ouverte possible. Mère intrusive, qui n'hésite pas à entrer dans la salle de bain lorsque Joyce prend son bain ou à lire son journal intime, elle n'a aucune honte à raconter des histoires grivoises en famille.

Rona, sa soeur aînée, se montrera beaucoup moins réceptive, mais Joyce n'a qu'une envie satisfaire ses parents, qui rêvent pour leurs enfants de la célébrité qu'ils n'ont pas réussi à avoir. Aussi, très jeunes, elles apprennent à rédiger des textes, à les lire et les commenter en famille. Alors âgée de dix-sept ans, le New York Times Magazine, publie un (long) article d'elle An 18-Year-Old looks back on life (Une fille de 18 ans se retourne sur sa vie), article qu'on retrouve à la fin du livre.

Après la publication de ce texte, Joyce reçoit énormément de courrier et J. D. Salinger, alors âgé de 53 ans, lui fait part de son admiration. Une longue correspondance s'en suit, puis Salinger propose à Joyce de lui téléphoner -en PCV- et de lui rendre visite chez lui. Leur relation devient très vite passionnée et Joyce va s'installer chez lui, où ses deux enfants, à peine plus jeunes qu'elle, viennent parfois le temps d'un week-end. Joyce ne voit plus le monde que par les yeux de "Jerry". A ce moment-là, il vit presque reclus, fuyant les journalistes et le monde de l'édition. Il s'intéresse à l'homéopathie et observe une alimentation frugale. Joyce, qui ne se nourrissait que de yaourt et de barre de céréales, à la limite de l'anorexie, passe à un régime fait de fruits et légumes crus, de boulettes d'agneau haché à peine cuites et de temps à autre un peu de fromage. Salinger lui apprend à se faire vomir lorsqu'elle a ingéré des aliments interdits...

Il devient une sorte de "gourou", qui lui impose sa vision de la vie, totalement différente de celle d'une jeune fille de son âge. Joyce va abandonner ses études, ses goûts musicaux et adopter la vie de Jerry. Ses parents sont ravis de voir leur fille avec un écrivain si célèbre, même s'ils ont 35 ans d'écart. Joyce se voit bien passer le reste de sa vie avec lui et avoir des bébés. Même si leurs rapports sont incomplets, car son corps fait une sorte de blocage. Ce qui embête beaucoup Salinger, qui l'emmenera se faire examiner par des spécialistes afin de tenter de résoudre le "problème"...

Pendant la période où elle habite dans la maison de Salinger, au fond d'une route perdue de campagne, Joyce continue d'écrire pour des journaux et rédige son autobiographie. Salinger ne voit pas cette célébrité d'un très bon oeil et tente  de la dissuader, non pas d'écrire, mais de publier. Peu à peu les critiques envers elle se font plus dures. Joyce est terrifiée à l'idée d'avoir fait quelque chose de mal, cherche à s'améliorer, mais après une année passée ensemble, alors qu'ils sont en vacances à la mer avec ses enfants, Salinger la répudie, sans explication.

Elle est dévastée, il est méprisant et blessant. Elle mettra beaucoup de temps à oublier la vie avec Salinger et l'influence qu'il aura eu sur elle. Il faudra de nombreuses années, un mariage, trois enfants, un divorce, un déménagement, pour que Joyce se retourne sur son passé et cette période de sa vie. Elle décide alors de tout raconter, sans citer les lettres de Salinger, puisqu'il vient de démarrer un procès pour empêcher la parution d'une biographie le concernant, au prétexte qu'elle contient des extraits de sa correspondance. Au cours de ses recherches, Joyce apprendra, que contrairement à ce qu'elle croyait, elle n'aura été qu'une jeune fille de plus auprès de Salinger et qu'il a entretenu une correspondance avec de nombreuses autres. Elle retournera le voir une dernière fois avant la parution du livre, afin de clore ce chapitre pour de bon.

 

Le récit est suivi d'une postface, où l'auteur explique l'accueil mitigé qu'à reçu son livre. Certaines personnes l'ont remercié d'avoir osé aborder certains problèmes, comme l'alcoolisme d'un parent, ou le mal être des jeunes. Mais beaucoup l'ont insultée, estimant qu'elle n'avait pas le droit de parler ainsi d'un écrivain comme Salinger... C'est malheureusement souvent le cas, lorsqu'une femme s'attaque à un homme célèbre pour montrer ses faiblesses et ses torts. Comme elle l'explique dans une interview parue il y a quelques années dans Paris Match, elle a écrit son histoire et Salinger y était en partie mêlé... 

Quelques critiques ont écrit qu'elle aurait honte de faire lire ce livre à ses enfants. Or, Joyce explique que, justement lorsqu'elle l'a écrit, sa fille venait d'avoir 18 ans, l'âge qu'elle-même avait lorsqu'elle est partie s'installer chez "Jerry". Et c'est en pensant à sa fille qu'elle a écrit ce livre, "sans honte". Lorsque j'ai fait signer mon exemplaire, ma fille était avec moi, âgée de 20 ans. Et Joyce, qui parle fort bien français, était ravie et nous l'a dédicacé à toutes les deux, ce qui explique le texte.

dedicace

 

J'ai beaucoup aimé le style de Joyce Maynard, sa facilité à décrire sa vie, ses sentiments de l'époque, où elle était une jeune fille très "coincée" mais capable d'analyser tous les élèments de société. Après avoir terminé cette autobiographie, je me suis précipitée chez le libraire pour acheter le livre qu'elle écrivait sur elle à l'époque Une adolescence américaine .