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Lorsque j'ai reçu Angélus au mois de mars dernier, c'était en vue d'une rencontre avec l'auteur dans les locaux de Babelio à Paris. L'évènement, prévu le 23 mars, a été repoussé au 12 juin, pour cause de confinement et a finalement eu lieu virtuellement. C'était néanmoins très intéressant, sans masque, ni gel et avec la distanciation de rigueur !

Je ne connaissais pas François-Henri Soulié avant et j'ai découvert un auteur passionné et passionnant. L'interview était réalisée par Pierre de Babelio et les questions suffisamment ouvertes pour permettre d'appréhender le monde de l'auteur.
Celui-ci n'en est pas à son coup d'essai et a déjà à son actif plusieurs romans policiers historiques. Pour lui l'Histoire est une source d'imaginaire, un réservoir où puiser des éléments pour créer une histoire. Et quoi de mieux que le genre policier afin de maintenir l'attention de son auditoire ? Même si le romancier ne risque pas sa vie comme Shéhérazade, il doit toujours entretenir la curiosité du lecteur.

Si le XVII ème siècle lui était familier, il a dû faire quelques recherches pour ce roman qui se situe au XII ème siècle. Il connaît bien la région occitane, puisqu'il y vit, l'a visité à pieds ou à cheval et a même "habité" certains des lieux de l'histoire. Certaines de ses pièces de théatre ont été jouées dans l'une des abbayes. Son travail de recherche est énorme, afin d'éliminer tout détail anachronique. Ainsi il a longuement hésité sur la manière dont l'un de ses héros allait faire cuire le poisson qu'il venait de pêcher. Il a dû renoncer à lui faire utiliser une poêle, n'étant pas certain qu'elles existaient déjà ! Il est important pour lui d'être rigoureux et honnête avec le lecteur. Il a également beaucoup lu les oeuvres littéraires médiévales, pour en étudier la langue et le vocabulaire. Et s'il n'écrit pas dans le patois latin parlé à ce moment-là,  il a beaucoup travaillé sur le texte, afin qu'il paraisse " d'époque". Malgré les difficultés, il s'est beaucoup amusé.

Ses recherches se sont aussi portées sur les personnages. Les trois héros sont représentatifs de différentes classes sociales. Jordi de Cabestan est inspiré par le Maître de Cabestany, Raimon de Termes a également existé, mais l'auteur n'a utilisé que son nom et inventé toute sa vie. Quant à Aloïs, elle est tisserande, comme l'étaient beaucoup de cathares. Elle est également l'un des personnages principaux de l'histoire, car en Occitanie à cette époque, les hommes et les femmes étaient traités à égalité. C'est un personnage blessé par la vie, qui a occulté une partie de son passé. Le petit Guilhem, qui a comblé un manque dans sa vie, est un personnage fort intéressant et très attachant. Au point que François-Henri Soulié, qui pensait le tuer lors du récit, n'a pas pu ... Il sera peut-être même l'un des personnages principaux, s'il écrivait un jour une suite à ce roman. En effet, l'auteur nous a avoué ne pas savoir à l'avance comment vont finir ses personnages. Il ne prévoit aucun plan pour eux et imagine leur histoire au fil du récit.

En réponse à une question sur certains éléments un peu crus dans son roman, il nous explique que le Moyen-âge était une époque très libre. Il suffit de voir les scènes sculptées sur certaines cathédrales, qui peuvent être obsènes, voire zoophiles. De même que dans  les textes de Rabelais, la crudité du langage était monnaie courante, mais pas forcément signe de vulgarité. Le Moyen-âge permet ainsi, par la simplicité des mots d'écrire des scènes difficiles, sur le sexe et la mort (Eros et Thanathos) . Comme il nous l'a rappelé "le mot chien ne mord pas "! Le puritanisme et le jansénisme mettront fin à cette liberté, instaureront une certaine haine du corps, d'où découlera la psychanalyse !!

Une petite mise au point de l'auteur sur la prétendue "région Cathare" dont le terme repose sur un énorme malentendu depuis les années 1960. Afin de redonner une identité à l'Occitanie, on a utilisé le nom d'une secte, héradiquée avec une grande violence, pour qualifier la région. Ainsi les panneaux indiquant "Vous entrez en Terres Cathares", qui le hérissent au plus haut point et font croire que les cathares sont une ethnie.. Les fameux châteaux cathares sont essentiellement des forteresses. Angélus nous montre les pratiquants de cette religion, à un moment où ils y croient encore, où les bûchers ne les ont pas encore décimés.

La couverture du roman a été très appréciée. Il s'agit d'une enluminure du XIII ème siècle, conservée en Catalogne, représentant la pesée des âmes lors du jugement dernier. L'auteur l'a préférée à une autre, plus abstraite. Elle correspond parfaitement à l'intrigue du roman, où il est question de savoir si les images sont bonnes ou pas, si elles plaisent à Dieu et sont combattues avec fanatisme par certains.

Interrogé sur le style donné à son récit, pourquoi un roman policier, l'auteur répond qu'il est "une tragédie sans majesté, comme la vie" ; qu'il concerne tout le monde, que c'est un genre populaire qui permet le divertissement (au sens propre de "changer de voie" ). Il nous cite l'histoire d'OEdipe comme premier récit policier. Un récit où l'enquêteur est l'assassin, mais ne le sait pas. Il regrette une certaine dimension humoristique, mais il n'y a pas d'humour cathare. L'humour disparaît avec les Pères de l'Eglise.

Enfin François-Henri Soulié nous explique qu'écrire,  pour lui, c'est comme jeter une bouteille à la mer. Il est donc ravi de voir le plaisir que nous a apporté son roman et nous livre quelques "scoops" sur le prochain, dans lequel il utilisera des personnages croisés lors de ses recherches, comme Ermengarde de Narbonne, connue pour son soutien envers les troubadours. Le petit Guilhem, qui a découvert la musique dans Angélus, sera peut-être l'un d'entre eux...

J'ai beaucoup apprécié l'érudition de François-Henri Soulié et la gentillesse avec laquelle il a répondu à nos questions. J'espère le retrouver bientôt à l'occasion d'une prochaine lecture...